neurodiversité Archives - latitude77 /tag/neurodiversite/ Laboratoire de recherche - catalyse individuelle et collective pour une agilité durable Fri, 22 Jun 2018 05:26:34 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9 Se comprendre, se rejoindre /2018/06/21/se-comprendre-se-rejoindre/ Thu, 21 Jun 2018 13:18:21 +0000 https://latitude77.org/?p=6682 Le langage est à la fois une opportunité et un piège. Il est possible de dire à autrui ce qu’il pourrait comprendre (c’est le rôle informationnel du langage). Il est également possible - et nécessaire - de se dire, c’est-à-dire de s’apporter soi-même au monde dans une singularité irréductible et incompréhensible par quiconque. Le langage [...]

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Le langage est à la fois une opportunité et un piège. Il est possible de dire à autrui ce qu’il pourrait comprendre (c’est le rôle informationnel du langage). Il est également possible – et nécessaire – de se dire, c’est-à-dire de s’apporter soi-même au monde dans une singularité irréductible et incompréhensible par quiconque. Le langage ne se réduit pas aux mots. Les gestes sont langage. Les regards aussi. Pour simplifier, tous sont regroupés ci-dessous sous le terme générique de message.

(source)

Tout message part de l’intériorité d’un émetteur, qui l’émet après l’avoir encodé (par exemple sous forme de mots). Le message est potentiellement soumis à des interférences avant d’être décodé par un destinataire. Si l’émetteur, le récepteur et le message – voire les interférences – sont connus, la question de l’encodage/décodage l’est moins. Or, elle est essentielle car l’émetteur encode, le destinataire décode, et rien ne garantit que l’encodeur et le décodeur fonctionneront suivant les mêmes principes. En particulier, l’un et l’autre reposent sur des implicites partagés (indexicalités) qui ouvrent à l’ethnométhodologie. Lorsque ces implicites ne sont pas partagés, même un message transmis sans interférence ne pourra pas être compris. L’exemple le plus simple est celui d’une discussion avec une personne qui parle une langue qu’on ne connaît pas. Si les mains peuvent suffire pour des choses simples, dès que les sujets sont profonds, riches, ou abstraits, il devient impossible de se comprendre, de se rejoindre.

La clé de l’encodage/décodage réside dans l’interprétation de soi au monde (choix de l’encodage) et dans celle du monde en soi (choix de décodage). L’émetteur doit choisir un encodage approprié pour le destinataire, et le destinataire un décodage approprié étant donné l’émetteur. Nos bibliothèques individuelles d’encodeurs et de décodeurs sont définies par nos cultures et nos histoires de vies. Elles sont limitées. Toute relation est un monde nouveau qui s’ouvre chaque instant, et qui ne peut être investi qu’en inventant un encodage et un décodage inédit afin que les messages vivent, fluides.

Par conséquent, la compréhension ne tombe jamais en marche: pour part elle se reçoit, pour part elle se construit. En cas d’incompréhension, il est commode pour le destinataire d’accuser l’émetteur de ne pas avoir été adéquat, et réciproquement. Renoncer aux accusations, et à la place questionner l’encodage et le décodage pour les affiner itérativement est donc essentiel. Ne pas le faire, ce serait ne pas prendre en compte le bain culturel commun qui sous-tend la communication et qui n’est pas nécessairement aussi partagé que ce qu’on pourrait croire de prime abord. Questionner ce bain est essentiel. Pour cela, est nécessaire que le récepteur reformule ce qu’il a reçu avant d’internaliser le contenu du message. Sans cela, un message encodé puis décodé par des encodeurs/décodeurs différents risque de générer des difficultés considérables.

Le cas le plus fréquent et le plus tragique est celui de la blessure du destinataire suite au décalage entre un encodage et un décodage : le message reçu blesse alors que l’émetteur n’avait en lui aucune intériorité blessante et ne voulait pas blesser. Je crois que personne de sain ne veut blesser. Le message, hors cas pathologique, est toujours là pour apporter quelque chose de valeur. S’il se révèle blessant une fois décodé, il est essentiel pour le récepteur de ne pas intégrer la blessure sans questionner l’émetteur sur son intention. Sans quoi peut s’accumuler une dette invisible pour l’émetteur, avec le risque que le destinataire internalise autre chose que ce qui a été dit.

Pour prendre un exemple très caricatural, la phrase “La boite est ouverte” est ambiguë. Il peut s’agir d’une boite de thé ouverte sur une table par exemple, ou bien d’une entreprise dont on parle aux heures de bureau. L’encodage et le décodage de “boite” sont donc d’autant plus importants que le terme est polysémique. La polysémie propre au langage nous impose le plus grand soin. Si son sens n’est pas partagé, quelle qu’en soit la raison, l’incompréhension s’installe. Le destinataire pense A, émet un message encodé, qui est décodé par le récepteur qui le comprend comme étant B. Si B s’avère être blessant, le récepteur pourra attendre indéfiniment qu’un pardon soit demandé par l’émetteur pour avoir dit B. L’émetteur ayant dit A, il lui est impossible de demander pardon pour avoir pensé B puisqu’il ne l’a pas dit ni même pensé. Tout au plus peut-il demander pardon de ne pas avoir pu/su encoder le message suivant des modalités intuitives pour le destinataire. L’incompréhension est un lien brisé entre deux personnes qui nécessite pour être résorbée que chacune de ces personnes, individuellement, ne cesse de vouloir se comprendre mutuellement, et donc qu’elles soient attentives l’une et l’autre non seulement concernant les messages échangés, mais également à leurs encodeurs/décodeurs respectifs qu’il s’agit d’inventer. En effet, même dans la même langue et quelle que soit la maîtrise de cette dernière, l’autre est toujours une terre étrangère. Si la valeur accordée à la relation est telle que vouloir se comprendre persiste, alors l’incompréhension se dissipe.

Il est donc très important de toujours laisser à l’autre le bénéfice du doute et de ne jamais préempter l’interprétation de ce qu’il/elle a pensé ou dit. Pour reprendre les classiques de la communication non violente, préempter le sens de ce qu’a dit l’autre (“Tu as dit que…”), sans lui demander (“Qu’as-tu voulu dire?”) c’est ériger devant lui un référentiel invincible. C’est nier la singularité de l’encodeur/décodeur de son intime, c’est le condamner à ne plus pouvoir se dire, c’est le borner à un rôle strictement informationnel et au prix d’efforts immenses qu’il n’est pas nécessairement en mesure de fournir. C’est le chasser d’un monde commun qui pourrait advenir, c’est le dépecer de son épaisseur de sujet, c’est le faire desexister. C’est refuser de voir l’émetteur tel qu’il est, et le réduire à la perception qu’on en a plutôt que de s’ouvrir à sa singularité propre. Considérer ainsi son interlocuteur, c’est attester sa non-présence. Agir ainsi, c’est le confiner à l’inintelligible, à l’inaudible, et in fine à le détruire. La réciproque est tout aussi vraie : “Tu n’as pas compris que …” à la place de “Qu’as-tu compris?” détruit le destinataire du message.

C’est pourquoi, plus les circonstances sont difficiles, plus il est essentiel que, plutôt que d’ingérer un message mal encodé/décodé, le destinataire ne fuie pas. Qu’il ne s’isole pas, mais qu’il reformule ce qu’il a compris sous la forme d’un feedback immédiat auprès de l’émetteur, afin d’être bien certain du sens de “boite” (“J’ai l’impression que tu te moques de moi, est-ce vraiment ça que tu as voulu dire ?”). Un tel feedback impose au destinataire de pouvoir intercepter une perception négative du message qu’il décode avant que ce dernier ait des conséquences négatives. Il nécessite également le maintien du dialogue, de ne pas se refermer, et donc de continuer à vivre le climat de confiance qui ne soupçonne pas l’émetteur d’être malveillant. Il nécessite aussi que l’émetteur soit réellement bienveillant et qu’il ait sincèrement à cœur d’être compris. Il est surtout essentiel que le destinataire et l’émetteur puissent et veuillent faire ensemble l’effort d’enrichir leurs grilles de lecture avec ce que répondra l’émetteur qui enverra un nouveau message dont l’encodage sera mieux ajusté au décodeur du destinataire, message qui à son tour devra être encodé/décodé/questionné. Sans ces itérations, qui ne viennent pas sans heurts, sans un contexte de bienveillance radicale, sans une confiance que l’autre ne cherche pas à blesser, mais qu’il fait du mieux qu’il peut avec qui il est et qui est toujours insuffisant, alors les grilles de lectures ne se jointent pas, ne se rassemblent pas, ne s’enrichissent pas. Il est essentiel qu’elles se rejoignent, sauf à se résigner à ne vivre que désespérément seuls, solitaires, isolés, incapables de faire lien.

L’effort à faire pour dépasser l’incompréhension n’est pas optionnel, sauf à condamner ce qui n’existe pas encore et qui demande d’autant plus à éclore que les blessures les plus profondes sont infligées à portée de l’intime.

On ne parle jamais que de soi. Cet article se base sur un vécu personnel. Le lecteur attentif saura lire, entre ces lignes plutôt descriptives et analytiques, à quel point c’est bien de tout autre chose qu’une description et qu’une analyse qu’il s’agit.

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Innovation, (neuro)diversité et inclusion : des liens compliqués ? /2017/11/29/innovation-neurodiversite-liens-compliques/ Wed, 29 Nov 2017 13:48:24 +0000 https://latitude77.org/?p=4311 Qui n’a jamais vu, ici ou ailleurs, tel ou tel article faisant un lien de cause à effet entre diversité et innovation ? Sans nommer, même, souvent, ce qu’est la diversité ? Parmi les diversités possibles, la diversité cognitivocomportementale est particulièrement critique. Elle confine en effet bien souvent à l’exclusion ceux qui ne sont pas [...]

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Qui n’a jamais vu, ici ou ailleurs, tel ou tel article faisant un lien de cause à effet entre diversité et innovation ? Sans nommer, même, souvent, ce qu’est la diversité ?

Parmi les diversités possibles, la diversité cognitivocomportementale est particulièrement critique. Elle confine en effet bien souvent à l’exclusion ceux qui ne sont pas alignés sur la norme des neurotypiques. Le cas des Aspergers est frappant, tout comme l’est celui des hauts potentiels/multipotentiels. Si les capacités d’adaptation des seconds leur permettent une adaptation ne serait-ce que partielle, ce n’est pas pour les premiers. Il est donc fréquent, avec les meilleures intentions du monde, de chercher à travailler à leur intégration.

Une voie simple et intuitive… mais limitée

Pour permettre à des neuroatypiques de s’intégrer, la première voie est celle de l’assimilation. Il s’agit de les amener à une conformité minimale compatible avec l’environnement neurotypique de l’entreprise, eventuellement en leur permettant d’identifier des stratégies comme autant d’outils qui leur correspondent.

L’effort d’adaptation spécifique demandé au neuroatypique entraine la mobilisation de ressources qui ne seront pas disponibles pour autre chose. Son identité et ses aptitudes spécifiques ne pourront par conséquent pas se déployer dans les meilleures conditions.

Une telle démarche prend acte de l’exclusion pour mieux la combattre. Située en aval de l’exclusion, elle est palliative et circonstanciée. Si elle peut améliorer considérablement la qualité de vie, ce n’est qu’à titre individuel pour ceux qui en ont bénéficié. C’est une démarche conjoncturelle.

Acter ainsi l’existence de la norme neurotypique, c’est aussi induire son renforcement : pourquoi les entreprises auraient-elles intérêt à faire un effort si le facilitateur d’intégration s’occupe de la mise en conformité des profils neuroatypiques ?

Par conséquent, quoique certainement utile au cas par cas, une telle démarche est ultimement contre-productive à grande échelle, c’est-à-dire sur le plan politique. Je crois qu’il ne serait pas responsable de mettre en place ces nécessaires solutions au cas par cas sans questionner également la logique sous-jacente qui amène à cette exclusion.

Une voie plus pertinente… et plus complexe

Plutôt que de chercher à remédier à l’exclusion, il est possible de s’attaquer à ses causes. Il s’agit cette fois d’attaquer de front l’idée même de norme neurotypique, idée qui engendre la non-conformité, et donc l’exclusion. L’objectif est que chacun soit reconnu dans la singularité spécifique de sa part d’humanité, de laquelle il ne peut être exclu par personne, et qui implique pour tous un devoir.

S’il n’y a plus de norme, il n’y a plus de neuroatypiques, qui n’ont donc plus de difficultés d’intégration. C’est une ambition qui n’a rien de candide ou d’utopiste. Au contraire: l’action culturelle, en profondeur, curative, structurelle, et ultimement productive qu’elle implique repose sur un effort et une exigence sans naïveté aucune. C’est pourquoi il est nécessaire de s’y attacher avec énergie et détermination.

Mise en action : la place des écoles de management

Cette action curative ne saurait trouver de lieu plus naturel où se déployer que dans les établissements responsables de la formation des managers de demain. Ces derniers sont idéalement placés pour sculpter les cultures d’entreprise à venir. Leurs étudiants, formés, y trouveraient un avantage compétitif pour se démarquer sur le marché du travail. Les entreprises qu’ils rejoindraient seraient progressivement familiarisées avec cet enjeu de la neurodiversité. Les neuroatypiques seraient plus facilement inclus tout en étant mieux respectés dans leur singularité. Le bénéfice serait évidemment pour tous, pour chacun car nous sommes tous le neuroatypique de quelqu’un d’autre.

Le liens avec l’innovation

Je n’ai pas trouvé d’étude sérieuse démontrant que la diversité seule est source d’innovation. Je suis d’autant plus preneur de référence à ce sujet. La diversité me semble reconfigurer le périmètre cognitivocomportemental collectif qu’il s’agit de s’approprier ensemble. À ce titre, elle est “nécessaire”, mais pas “suffisante”. En effet, s’opposant de prime abord à cet “ensemble”, la diversité est également source de tensions. Ce sont précisément ces tensions-là qu’il s’agit de déminer dans le processus d’acculturation des entreprises à la différence spécifique des neuroatypiques, et donc au sein de la formation des managers de demain.

Le véritable enjeu : le flow et sa mise en place

Qu’ensuite les processus internes fonctionnent mieux et s’améliorent en continu car chacun est proche de son état de flow cognitif est un des effets de bord positifs d’une remise en dignité de chacun dans sa singularité. C’est cette remise en dignité qu’il est nécessaire de chercher car elle conditionne la possibilité d’un flow cognitif individuel et collectif.

Viser le flow collectif, c’est s’assurer de le rater car les conditions de son existence ne sont pas travaillées spécifiquement. Viser une de ses causes nécessaires qu’est la remise en singularité, c’est se donner une vraie chance que le flow “tombe en marche”, par le respect du timing propre à chacun qui permet l’oscillation entre intériorité et collaboration nécessaire à l’innovation et la créativité. Il s’agit pour tous d’être maximalement attentif à chacun.

Cette formulation un peu rapide n’a rien de rhétorique : je crois l’enjeu sous-jacent central car il permet d’assoir la différence entre une approche palliative qui confine à l’assistanat et une approche curative qui permet de tendre vers la reconnaissance de la dignité, le respect, la confiance, la responsabilité, et l’excellence.

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