Victime, sauveur, persécuteur : quelques éléments pour sortir du triangle de Karpman

/, réflexion/Victime, sauveur, persécuteur : quelques éléments pour sortir du triangle de Karpman

Victime, sauveur, persécuteur : quelques éléments pour sortir du triangle de Karpman

Voici quelques éléments que je vous partage suite à une question qui m’a été posée, consécutive à la lecture d’un article de Philosophie Magazine Juillet-Août, consacré au triangle de Karpman et intitulé : Triangle, quand tu nous tiens… (page 46). L’article, consacré à la dynamique victime, sauveur, persécuteur conclut par « la nécessité de changer de mode de narration pour échapper à la guerre éternelle ». La question qui m’a été posée était : « Concrètement, on fait comment ce tricot -là ? »

Engagement

La prise de conscience d’une seule personne impliquée dans ce triangle ne suffit pas: ses efforts pour sortir de l’ornière risqueront d’être réduits à néant ou presque par les habitudes/réflexes de l’autre. Deux points me semblent donc importants. Premièrement, se mettre d’accord a priori sur un engagement mutuel à se sortir de cette ornière. Ensuite, convenir d’un mot clé pour désamorcer la dynamique lorsqu’elle se présente. Charge à qui s’emballe d’y rester réceptif, d’où l’importance de l’engagement préalable qu’il est impératif d’honorer sauf à rompre la confiance et à devoir ensuite la reconstruire. C’est un exercice très exigeant.

Recul : accueillir créativité, conviction, langage

Engagement pris, pour sortir de cette narration dominante et pathologique, la première étape me semble être de prendre du recul afin de s’affranchir le plus possible des réflexes conversationnels que l’on pourrait avoir. Il ne s’agit pas de faire monde à part en soi, mais de restaurer l’épaisseur qui permet, après avoir perçu, de “ralentir” le mouvement de façon à en discerner les failles et l’imposture. De là, s’inscrire à neuf dans le monde. C’est sans doute la plus grande difficulté, car elle suppose créativité (c’est-à-dire de faire advenir ce qui n’existe pas encore), conviction (que ce qui n’existe pas encore est pourtant solide et viable), et langage (pour faire narration avec soi et autrui afin que ce qui n’existe pas encore devienne tangible).

Virginité : une conquête

Une fois le triangle immobilisé : il est vulnérable, tout comme un vélo qui ne roule pas n’est pas stable. Je crois que c’est à ce moment-là que la créativité peut s’exprimer, sous forme d’une sorte de virginité. Le terme est fort, non pour heurter, mais pour souligner le caractère radical du changement nécessaire. Dans l’acception commune, la virginité est considérée comme étant un bien précieux qu’on risquerait de perdre presque par inadvertance au point qu’il convient de la protéger possiblement par tous les moyens, jusqu’à l’indifférence voire le rejet. Une telle conception de la virginité exclut autrui, et donc la possibilité de ce dernier de nous conférer l’identité exogène que nous attendons de lui. Elle repose sur l’hypothèse implicite que la virginité préexiste. Je crois possible de proposer l’inverse: il nous est impossible de nous affranchir d’une chaîne causale inscrite dans le temps. Par conséquent, chaque instant vécu est marqué par le précédent. La virginité de soi dans l’instant ne saurait donc que relever d’une conquête sur soi dans son rapport au temps : en percevoir les fragments comme ces instants à la fois premiers (comme se donnant pour la première fois, ce qui implique d’en prendre soin, car ils ont en eux le germe des suivants) et derniers (comme ne se donnant qu’une seule fois qu’il s’agit de saisir à fond, en lien avec le carpe diem). Une telle virginité accueille autrui à neuf dans le présent, et donne l’occasion d’une rencontre qui, loin d’altérer, libère des chaînes du triangle toxique.

Devenir attentifs ensemble puis, attentifs, devenir ensemble

Sortir de ce triangle me semble donc supposer de trouver (et pas de retrouver!) la virginité de l’instant. De là l’importance d’une pleine attention, d’une consécration au présent qui s’offre et qui nous porte au-delà de nos déterminismes évidents et mécaniques. Vivre cette attention lorsque le contexte est facile est assez simple. Ce qui est difficile, c’est précisément lorsque le contexte devient plus complexe et exigeant. Là, c’est avec une détermination totale dans une lutte contre ce qu’on imagine être soi qu’il devient possible de s’engager, pour ensuite se retrouver différent et libéré ne serait-ce que transitoirement d’une partie de soi, obstacle à l’autre et donc à soi, ancrée dans un déterminisme tragique et qui n’avait vraisemblablement rien à faire là. Finalement, figer le triangle, c’est se mettre en cheminement, d’itération en itération. Ensemble.

C’est peut-être là un élément essentiel des amours vertueuses – celles qui habitent les relations édifiantes.

By |2018-07-06T17:35:06+00:00juillet 6th, 2018|éthique, réflexion|Commentaires fermés sur Victime, sauveur, persécuteur : quelques éléments pour sortir du triangle de Karpman

About the Author: